Marchés des grains

Un marché mondial des grains bouleversé par la guerre en Ukraine

Photo : Photoagriculture/Adobe Stock
Photo : Photoagriculture/Adobe Stock

De la disponibilité des exportations ukrainiennes et même russes à la faisabilité des semis de printemps dans les zones en guerre, de nombreuses incertitudes sont nées de l’invasion russe en Ukraine, qui fait monter la température d’un marché des céréales déjà tendu.

En Ukraine, où les principales zones de culture se trouvent dans l’Est du pays, là où se déroule actuellement la guerre, la plus grande incertitude demeure sur la faisabilité des semis de printemps : qu’en est-il de la présence de la main-d’œuvre et de la disponibilité des engrais ou du carburant pour les machines ? Le niveau de la production agricole de l’été prochain est donc la grande inconnue.

À plus court terme, l’Ukraine n’est pas le seul pays dont les exportations de céréales sont réduites. « Les terminaux russes de la mer Noire sont opérationnels, mais les propriétaires de navires sont réticents à envoyer leurs navires dans la région », note Marc Zribi, chef de l’unité grain et sucres de FranceAgriMer, qui indique que les exportations pourront se faire par voie terrestre, avec un volume réduit à 1 Mt par mois. L’Ukraine envisage aussi de détourner ses exportations par chemin de fer vers Constanza et Varna, principaux ports roumain et bulgare de la mer Noire, mais cela ne pourra concerner que 19 000 t par jour grand maximum, soit 10 % environ des flux habituels.

Certains pays exportateurs mettent des freins aux exportations de céréales, comme la Hongrie qui les a tout simplement interdits ou la Bulgarie qui les limite pour renforcer ses stocks. À noter que l’Inde fait figure d’exportateur alternatif au blé ukrainien, le pays étant cette année exportateur net avec un potentiel d’exportation record de 7 Mt.

Ukraine et Russie, à l’origine de 30 % des volumes de blé et d’orge exportés dans le monde

Cela ne peut toutefois suffire à compenser les exportations de céréales au départ de la mer Noire, la Russie étant le premier exportateur mondial pour le blé et le troisième pour l’orge, tandis que l’Ukraine se positionne à la quatrième place pour ces deux céréales comme pour le maïs, dont elle détient 18 % des parts de marché mondial. Les deux pays sont à l’origine de 30 % des volumes de blé et d’orge exportés dans le monde et de 70 % du tournesol. Au cours des cinq dernières campagnes, la Russie a toujours exporté plus de 50 % de sa production de blé et l’Ukraine 60 à 70 %.

Les répercussions immédiates de la guerre concernent surtout les exportations de maïs. Selon les estimations du Conseil international des céréales (CIC), établies juste avant le début de la guerre en Ukraine, la production mondiale de maïs est revue à la baisse de 4,4 Mt, principalement en raison des baisses de productions au Brésil et en Argentine dues à la sécheresse. Au 17 février, selon FranceAgriMer qui se base sur les chiffres du CIC et du consultant ukrainien Ukragroconsult, l’Ukraine avait déjà exporté 17,9 Mt de blé, 5,7 Mt d’orge et 19,2 Mt de maïs. Il restait donc à exporter 5,6 Mt de blé, 0,2 Mt d’orge et 14,6 Mt de maïs. La Russie, de son côté, avait déjà exporté à la même date 20,8 Mt de blé sur les 32 Mt qu’elle prévoyait d’exporter pour la campagne en cours.
Principaux clients des céréales ukrainiennes pour cette campagne : l’Indonésie, l’Égypte, la Turquie et le Pakistan pour le blé, la Chine pour l’orge, la Chine et l’Espagne pour le maïs. Les pays européens (Espagne, Italie, Pays-Bas) devraient être les plus impactés par l’absence du maïs ukrainien selon Marc Zribi, chef de l’unité grain et sucres de FranceAgriMer, qui constate que « pour le blé, les importateurs ouvrent des appels d’offres, surtout en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, qui constituent les zones les plus touchées et les plus vulnérables. Le Liban, par exemple, n’a qu’un mois de consommation en stock et l’Ukraine est son principal fournisseur. » La Tunisie et l’Afrique sub-saharienne ont aussi des stocks très réduits. Les pays importateurs ouvrent davantage leurs cahiers des charges, ce qui pourrait conduire l’Algérie ou l’Égypte à recourir à nouveau aux achats de blé français.

Les exportations françaises à la hausse

Dans quelle mesure ces bouleversements profiteront-ils réellement aux exportations françaises ? Cela ne devrait pas changer radicalement la donne, du moins pour la campagne en cours qui touche à sa fin. Dans l’immédiat, FranceAgriMer a revu ses perspectives d’exportations pour les céréales françaises. La hausse du cours du blé rend moins compétitive son utilisation en alimentation animale : cela devrait rendre disponible 250 000 t de blé tendre. L’utilisation en amidonnerie et glutennerie est aussi revue à la baisse de 30 000 t. Les exportations sont en revanche revues à la hausse de 50 000 t vers les pays de l’Union européenne et de 800 000 t vers les pays tiers, pour compenser la baisse des exportations russes et surtout ukrainiennes.
Les exportations d’orge sont aussi revues à la hausse de 20 000 t vers l’Union européenne et de 50 000 t vers les pays tiers. En ce qui concerne le maïs, les exportations devraient aussi augmenter, mais surtout vers les pays européens (+ 220 000 t) alors que celles vers les pays tiers n’augmenteront que de 20 000 t.

Au total, pour ces trois céréales, les exportations prévues augmentent donc de 310 000 t vers l’Union européenne et de 870 000 t vers les pays tiers, ce qui peut sembler modeste au vu des volumes qui étaient attendus en sortie de mer Noire. « Les silos des collecteurs contiennent 17 à 18 Mt de céréales, mais ces volumes ne sont pas forcément disponibles à la vente, car ils peuvent déjà faire l’objet de contrats, précise Marc Zribi. D’où la difficulté à trouver de la marchandise pour conclure de nouveaux contrats. »